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On ne sait jamais

Publié le Wednesday 4 September 2013

Un mercredi de fin août, je me prépare à repartir en Palestine, à retrouver mon bout de vie du moment, mes copain-ines, les projets, mon quotidien de la-bas quoi.
Quelques heures avant de monter dans l’avion, on m’apprend que c’est bon, l’ambassade a passé le mot de mon arrivée aux bureaux du ministère de l’intérieur israélien situés à l’aéroport de Tel Aviv, et qu’on leur a passé le mot de me remettre un visa de trois mois, et même de faciliter mon renouvellement au bout de trois mois. Je pars donc sereine, dans l’idée que je vais passer plutôt simplement, même si on ne sait jamais.

4h30. Arrivée à Ben Gurion, au premier point d’obtention de visa, la femme ne me pose que quatre questions : « Êtes-vous déjà venu en Israël ? Oui. Où allez-vous ? D’abord à Tel Aviv... Combien de temps restez-vous ? Trois mois. Qu’allez-vous faire pendant cette période ? Du volontariat. » Ses sourcils se froncent. Je lui tend ma lettre d’invitation du consulat de France de Jérusalem.
Elle pianote et fixe son écran d’ordinateur pendant un moment. Son visage, déjà peu accueillant, se referme encore plus. Elle me regarde l’air très mécontente et m’envoie au coin, en salle d’attente au fond à gauche.

Je comprends que ma dernière réponse et les infos de son ordinateur ne lui ont pas trop plus. Je ne m’inquiète pas trop, me disant qu’elle a peut-être pu faire le lien avec l’expulsion antérieure d’un autre volontaire du même projet, mais peut-être que la demande de l’ambassade de me faciliter l’obtention de visa n’a pas été jusqu’à elle.
J’attends.
J’attends.

« JULIE »

Premier interrogatoire :
« Êtes-vous déjà venu en Israël ? Combien de fois ? Citez-moi toutes les dates. »
L’année 2013 ne lui plaît pas vraiment... je tente d’obtenir mon quatrième visa en 8 mois, avec une présence de 5 mois consécutifs sur le territoire. Elle n’aime pas trop trop ça et me le fait sentir.
Elle me demande ce que j’ai fait pendant 5 mois, je lui parle de volontariat, de service volontaire européen. Je réponds à ses questions. Elle reste bloquée sur « Naplouse ». Elle aussi, je lui tend ma lettre et lui explique que l’ambassade est censée leur avoir communiqué un message à mon sujet. Lui parler de mes ballerines vernies rouges aurait probablement susciter davantage de réaction chez cet être froid et robotique.
Elle me demande le lien qui existe entre R. (qui s’est vu refusé son visa récemment) et moi-même. Elle me demande où il est.
Elle me demande de sortir de son bureau.
J’attends, mais pour moi tout est loin d’être joué. Je me dis que l’aéroport, c’est une grosse machine, que les informations ne circulent pas bien, mais qu’ils vont finir par l’avoir l’info de l’ambassade. Je vais passer, c’est sur.
J’attends.
Quelques personnes d’autres vols ne font que passer dans cette salle d’attente de laquelle ils sortent très vite avec visa et sourire pincé des autorités.
J’attends.
C’est la relève, changement d’équipe.

« JULIE »

Le nouveau me repose ni plus ni moins les mêmes questions que sa première collègue. Il prend un air plus hautain et moralisateur. Il me laisse entendre que quoiqu’il se passe, ce ne sont pas les autorités françaises qui lui dicteront son travail. Il me laisse ainsi entendre qu’il ne porte aucune attention à l’info relative à l’ambassade que je lui donne.
Il m’avoue être embêté, me répète que je suis entrée de manière illégale sur le territoire israélien. Il ne comprend pas que je n’ai pas demandé de visa de volontaire. Je lui explique que par expérience on sait qu’ils n’en délivrent pas. Il me soutient que si. Il me questionne sans écouter mes réponses, trop occupé à rire avec sa collègue. En même temps, elles sont déjà toutes sur son écran d’ordinateur mes réponses.
Mine de rien, ça a l’air de l’embêter un peu cette histoire d’ambassade et des gens vont et viennent avec mon passeport et la lettre du consulat et disent des trucs en hébreux qui ressemblent à « consulat ».
Il doit être 9h ici, 8h en France … c’est encore tôt pour les administrations.
Je demande a me servir de mon téléphone, réponse : « Évidemment, vous pouvez faire ce que vous voulez ici ! » Menteur.
Suite à mes coups de fil, nous sommes maintenant trois à être au courant de ce qui se passe et à agiter ambassade, consulat, ministère. J’y crois.

J’attends.

« JULIE »

Et il remet ça : je ne comprend vraiment pas que vous ayez renouvelé votre visa en touriste. C’est illégal, vous avez menti à l’état d’Israël. Votre dernier visa est illégal. Je lui rappelle quand même que ce sont ses collègues de la frontière jordanienne qui m’ont collé un visa de trois mois, alors qu’ils avaient connaissance de mes trois mois tout juste passés en Israël.
Il me dit aussi que je pourrais bien me marier avec un homme de l’un ou l’autre côté, qu’il en existe des moyens légaux pour passer.
Il me dit qu’il devrait me « deported », qu’il ne voit pas d’autre solution, que personne n’a connaissance de mon cas à l’ambassade, qu’il ne voit pas d’autre issue, alors comme ça on règle ça et je peux rentrer en France au lieu d’attendre en salle d’attente.
Il joue le mec désolé. J’ai un peu envie de lui cracher dessus. Je me contente de lui dire que j’ai tout mon temps, qu’on n’est pas obligé de statuer une décision tout de suite, que je vais continuer à attendre, pas de problème.
Il me répond OK, c’est toi qui choisi. Non, ici c’est toi qui choisi et tu le sais bien que tu auras le dernier mot connard.

Il me dit aussi qu’il s’en fiche que « j’aide les palestiniens », que là n’est pas le problème.
Je le renvoie à ses paradoxes : selon lui, l’obtention d’un visa de volontaire est très simple, selon lui, le problème n’est pas que je passe du temps en Palestine.. et pourquoi est-ce si compliqué d’obtenir un visa pour être volontaire dans les territoires palestiniens ???

Coups de fils …

J’attends. Je fais l’accueil des personnes dans la salle d’attente, qui en ressortent toujours avant moi.

J’attends.

« JULIE »

Cette fois il me fait venir pour m’annoncer l’avis d’expulsion. Ça ne sert plus a rien d’attendre. Je n’ai pas une grande notion du temps, mais sa patience me semble avoir atteint sa limite au vu du court temps passé entre mon dernier passage dans son bureau et celui-ci.

J’attends plus. Je ne réalise pas. Pour moi c’est encore jouable …
Une agente m’accompagne récupérer ma valise, qu’on trouve du premier coup vu que toutes les autres sont parties depuis plusieurs heures « Lucky us ! » me dit-elle. Je ne relève pas.

Fouille valise, fouille bagage à main, fouille moi. Deux s’activent à la fouille, la troisième me suit partout. Ça dure un moment.

Interrogatoire volant par un genre de superviseur de la fouille. Questions. Questions. Questions. « Pourquoi nous ne travaillez pas en France plutôt ? ». J’hésite à prendre la peine de lui répondre, l’avis d’expulsion a déjà été donné.

Retour en salle d’attente, différente de la première.

Je demande à quelle heure est mon avion, on me répond « Aujourd’hui je crois ! » …

J’attends, j’y crois plus trop , même si ça a l’air de se bouger dans les autorités françaises.

J’attends.

Ma sangsue me traîne à mon embarquement. Je monterai la dernière dans l’avion. Tous les passagers du vol me voient escortée par une agente de sécurité de l’aéroport qui remet mon passeport à une hôtesse à ma montée dans l’avion.
J’apprécie particulièrement de traverser tout l’avion pour aller m’asseoir au fond, regard méprisant-jugeant de mes co-voyageurs à l’appui.

4h de vol. Arrivée à Paris. La fin du calvaire ?
Non. La police des airs et frontières m’accueille ou me cueille à la sortie de l’avion. Je n’ai toujours pas le droit de toucher mon passeport et de voir mon nouveau tampon, qui est collector quand même celui-là. Édition spéciale.

Déambulation dans Roissy cernée par deux policiers de la PAF … on double mon équipe de co-voyageurs. Regards accusateurs. J’ai plus la force de leur sourire par provoc.
Un commissaire s’inquiète froidement de savoir si j’ai bien été traitée « la-bas ».
L’agent de l’accueil préfère photocopier mon passeport et faire une fiche parce que « on ne sait jamais » .

Pour finir, ma valise est encore à Tel Aviv.

Cherchez l’erreur.

Je viens de me faire expulser d’un pays par son occupant.
Une autorité m’interdit d’entrer sur un territoire qui n’est même pas le sien.
On m’empêche de rentrer chez moi, dans ma maison, de retrouver mon quotidien, mes ami-es, mon épicier, mon marchand de légumes, nos projets avec les copain-ines, mes projections qui tombent à l’eau.
Mais en me refusant l’entrée sur le territoire ca n’est pas ma petite personne qu’Israel vise, pour moi c’est dans l’idée de décourager les prochains. Eh oui, 5 mois sur le territoire sans qu’Israel sache vraiment ce qu’on y fait, ca l’emmerde bien Israel. Alors Israel joue de son pouvoir abusif qu’il applique via des prises de décision arbitraire.
Certes, ce que je vis n’est qu’une conséquence de l’occupation qui est moindre comparé au quotidien sous occupation.
Certes, toute fançaise que je suis, j’ai encore le droit de voyager où je souhaite, sauf en Palestine. Mais justement, j’étais entrain de vivre un bout de vie en Palestine, pas le premier et je ne l’espérais pas être le dernier. Des relations se sont crées, je m’étais attachée à des lieux, à des personnes, à mon bout de vie la-bas.
Je ne réalise pas bien ce qui m’arrive, si ce n’est qu’à l’heure qu’il est je devrais être en train de boire des cafés et faire des réunions avec les copain-ines de Palestine pour se projeter sur les mois a venir, ensemble. J’aimerais bien qu’on me dise que c’est un canular, ou alors me réveiller d’un coup, dans mon lit, à Naplouse.

Tristesse et rage se fondent l’une dans l’autre. Une boule dans le ventre qui s’en va et qui revient. Et puis des larmes aussi. Et puis des coups de gueule.
Et puis je me dis qu’à faire des trucs comme ca, oui ils assomment les gen-tes sur une courte période, mais que ces mêmes gen-tes n’en ressortent que plus révoltés contre Israël, avec l’envie de continuer à parler de la Palestine ici, militer pour la Palestine d’ici, à ne pas baisser les bras mais les lever toujours plus haut au contraire.
Et puis un jour j’y retournerai peut-être en Palestine, on ne sait jamais.

Ju.e

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