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Les couleurs de Gafsa

Publié le vendredi 9 mai 2014

La principale couleur de Gafsa c’est probablement le jaune : couleur du sable, couleur des pierres de la vieille ville, couleur de beaucoup de murs. L’autre couleur de Gafsa, c’est le rouge : couleur des briques que l’on aperçoit à chaque coin de rue. La ville paraît en construction perpétuelle, les maisons et immeubles (un à deux étages maximum pour la quasi-totalité) montent petit à petit. Pas de grue ou de gros engins : les chantiers mobilisent de petites équipes qui montent leurs briques par paquets de trois ou quatre à l’aide d’une corde. L’autre chantier du moment dans la ville : le creusement d’une tranchée en bordures de certaines routes (probablement pour faire passer des canalisations). Là encore le travail est réalisé à la main, à l’aide d’une pelle, par de petites équipes sans équipement particulier. Le rouge, un peu plus vif, c’est aussi la couleur du drapeau tunisien, qui flotte au-dessus de tout un tas de bâtiments : on le croise presque à tous les coins de rue dans le centre-ville.

Au premier plan : une fresque peinte sur un terre-plein de Gafsa

Le rouge c’est peut-être aussi celui du rayon de concentrés de tomate au magasin général : pas moins de 3 mètres linéaires de boîtes de conserve dédiées au produit dans ce petit supermarché. Le magasin général et le Carrefour (qui a remplacé le dernier cinéma de la ville) sont les seules « grandes surfaces » qu’il m’a été donné de voir ici. Les innombrables épiceries et échoppes de vendeurs de légumes permettent de s’approvisionner en produits de première nécessité pour pas forcément plus cher. En nombre moins important mais tout de même conséquent, on trouve de petites boutiques d’électroménager ou d’ameublement intérieur. Et puis des cafés, des pâtisseries, des vendeurs de cigarettes, de recharges téléphoniques, de vêtements et de journaux. La presse écrite francophone n’est pas d’une qualité exceptionnelle, du moins s’agissant des deux parutions que j’ai achetées. L’une paraissait clairement reprendre le discours du gouvernement : « encore un effort, et tout ira mieux pour la Tunisie ». L’autre était plus libre, plus contradictoire, mais l’attention accordée presque uniquement aux acteurs politique laisse peu de place au restant de la vie de la société tunisienne. Aucune idée du contenu de la presse arabophone : les copains-copines de Gafsa ne paraissent pas lire la presse papier, c’est internet qui fournit les informations considérées comme plus fiables.

Les discussions au café ont trait à la vie des uns et des autres, aux examens qui viennent, à la chaleur montante, et probablement à des tas d’autres choses. On en vient parfois à parler de religion, de l’islam. Les copains-copines ne sont pas de fervents pratiquants, mais un certain nombre paraît considérer le Coran comme un repère important dans leur vie. L’attitude affichée vis-à-vis de la religion est plutôt libérale, autant dans les comportements que dans les discours. « Les comportements de chacun ne peuvent être jugés que par Allah, pas par les humains. Nous pouvons donner des conseils à nos proches, exprimer notre avis, c’est tout » comme le dit un copain. « La religion pour moi c’est comme un grand frère qui regarde ce que tu fais et te donne des conseils pour éviter les erreurs auxquelles peuvent conduire les envies du moment. La bonne décision est pour moi celle qui est conforme à la fois à l’étude rationnelle de la situation et à la parole d’Allah ». Est-ce que c’est l’avis du reste de la population ? Peut-être me sera-t-il possible de le découvrir par la suite. La ville est en tout cas marquée par la religion, avec les mosquées et leurs minarets, et cinq fois par jour l’appel à la prière chanté par les muezzins. Certaines femmes portent le voile, d’autres non : les amitiés paraissent indifférentes à ce choix religieux et vestimentaire.

Mosaïque de la place Pasteur

La ville est aussi marquée par les traces de la colonisation française : la plupart des magasins ont leur nom en français et en arabe, les rues aussi (du moins celles qui ont un nom). Les bâtiments du quartier administratif constituent à coup sûr un héritage de l’époque coloniale. Le local de la Compagnie des Phosphates de Gafsa, ou la présence d’une Caisse Nationale d’Assurance Maladie fournissent encore un indice de cette présence (passée ?) du pouvoir français. Où en est la Tunisie à l’heure actuelle ? Les principaux discours médiatiques la situent dans une forme de sous-développement, de retard : la Tunisie devrait moderniser ses institutions et son économie, effacer les archaïsmes du passé. Un copain français donne un autre son de cloche, dont voici un résumé probablement approximatif. La Tunisie a comme les autres pays du Sud épongé depuis 40 ans la cure d’austérité que nous nous apprêtons à vivre. Les peuples occidentaux auraient donc tout à gagner à apprendre de cette histoire, et des résistances qui ont émergé. Le plan d’austérité annoncé par le gouvernement français donne du crédit à cette lecture : la Tunisie a une étape d’avance vis-à-vis de nous dans l’histoire de la mise au pas des populations.

L’activité associative à Gafsa présente une inventivité certaine : faute de financements facilement accessibles, les gens font par eux-mêmes, n’attendent pas grand chose de la part des pouvoirs publics. L’association Mash’hed a par exemple installé des poubelles publiques dans les rues de Gafsa, et les a décorées avec la population de la ville. Les années de répression de presque toute activité associative et politique indépendante du pouvoir étatique ont cependant laissé leurs traces : peu de personnes parmi celles rencontrées ont l’habitude des fonctionnements collectifs autonomes. La recette miracle pour avoir prise sur les décisions politiques n’a quant à elle pas été trouvée. Le départ de Ben Ali est considéré par beaucoup comme la résultante de luttes de pouvoir internes à l’Etat tunisien, la contestation populaire constituant l’occasion pour certains acteurs étatiques de prendre le pouvoir. La démocratie formelle arrachée au pouvoir par la poursuite des révoltes a ensuite laissé libre cours aux tactiques d’appareil des partis, et la méfiance envers la classe politique constitue une attitude partagée par beaucoup.

Un peu de verdure dans une rue de Gafsa

Ma contribution à l’activité de l’association Mash’hed et à la vie de Gafsa est encore balbutiante. Un avis extérieur, une présence extérieure à coup sûr. Et quelques propositions d’activité autour de la lecture, de l’écriture, et de débats. Le temps de voir comment tout cela pourrait fonctionner, il me faut aussi retrouver mes couleurs habituelles. La couleur qui manque le plus à Gafsa c’est probablement le vert : quelques arbres en bordure des grandes rues, un très petit parc en centre-ville, et de la verdure dans les propriétés privées huppées à proximité de notre quartier. En se promenant vers l’extrême sud de la ville, on découvre cependant un havre de verdure : l’oasis, entre forêt de palmiers et culture maraîchère. L’odeur des végétaux, une certaine humidité : cette ambiance contraste radicalement avec celle du reste de la ville. L’envie me vient de connaître les pratiques locales de culture maraîchère, et l’histoire de cette oasis. La présence d’eau me remémore ce que l’on m’a dit récemment : les gafsiens ne boivent pas l’eau du robinet, elle est polluée par l’extraction du phosphate. La situation de la région est proche du casse-tête : on comprend mieux le choix des activistes du coin d’agir par petites touches, il faut prendre les choses depuis le début.

Fabrice

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