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A cause du phosphate

Publié le lundi 26 mai 2014

A cause du phosphate…

« Les gens ici ils meurent »
« Les bébés naissent avec des malformations »
« Il y a eu plus de 300 morts dans les mines entre 1920 et 1970 »
« Mon père est mort d’un cancer »
« On n’a pas d’eau potable parce qu’ils la prennent pour les usines »
« C’est la merde ici »
« La terre est empoisonnée »
« L’air que tu respires est chimique, surtout le matin, c’est pas respirable »
« Les gens ont les dents jaune parce que l’eau a trop de calcaire à cause des produits qu’ils mettent »
« Il y a des déchets nucléaires dans le désert, qu’ils enfouissent depuis des années »
« Les gens ne gagnent rien et ne peuvent rien donner à leurs enfants »
« L’argent c’est pas pour nous, ils exploitent les gens »
« Gafsa et la région minière comptent le taux le plus important de cancer dans le monde »
« Une personne sur deux meure d’un cancer »

Ici le phosphate revient toujours dans les discussions. Ces complexes industriels immenses où depuis les années 20 on creuse la terre pour extraire ce poison dans plusieurs villes autour de Gafsa : le bassin minier. Toutes les personnes que j’ai rencontré travaillent ou on un proche qui travaille à la CPG, l’usine de phosphate : de l’ouvrier à l’ingénieur, tout est relié au phosphate. Maintenant lorsqu’on me dit « mon père travaillait dans les mines à la CPG » j’entends « Mon père s’est sacrifié dans cet enfer ». Le cancer, la mort, les malformations, la pollution, la pauvreté... Au fur et à mesure de mes rencontres je saisi avec horreur la proximité immédiate que chaque personne entretien avec les usines d’extraction. Ce qui me touche le plus est que rien ne change, et même c’est pire qu’avant disent ils. Pas d’hôpital qui traite les maladies liées au phosphate, à aucun moment la région ne profite de sa richesse minière. Tout est laissé quasi à l’abandon, les routes, les infrastructures, les humains. Le gouvernement ne fait rien, les dirigeants de l’usine ne font rien, ils polluent, souillent la terre, empoisonnent les habitant(e)s en toute impunité. Dans ce coin du monde à 150 km des îles paradisiaques de Djerba et de la côté touristique des gens meurent dans le silence. La carte postale palmier sable fin plage mer devient une hypocrisie éhontée. Personne ne va à Gafsa et même les tunisiens, d’après les dires de certains gafsiens, ne sont pas conscients de ce massacre qui se joue là sous leurs yeux. Parce que l’ignorance vaut mieux pour sa conscience. Gafsa l’oubliée, Gafsa la très riche, Gafsa la révoltée, Gafsa la sacrifiée sur l’autel de l’argent. Depuis deux ans certains secteurs d’extraction à côté de Gafsa (je ne me souviens plus de la ville) travaillent un jour sur deux par protestation. Une seconde usine va être construite, comme si une seule ne suffisait pas. Il y a des manifestations très régulièrement et rien ne change. Une catastrophe sanitaire, sociale et environnementale réunie sur ce bout de planète qui touche tout le monde. Pas besoin de travailler à l’usine pour avoir des problèmes aux poumons, d’avoir des taches sur la peau, d’avoir les dents rongées et jaune, il suffit d’être né ici, d’avoir respiré cet air vicié, d’avoir bu cette eau polluée.

Les récits que je glane dans mes rencontres et lors de mes entretiens pour mon projet de livre sur les artistes de la région gafsienne, tout revient immanquablement au phosphate. Il n’y a rien à Gafsa, pas de loisirs, pas de sorties, rien pour oublier, rien pour se distraire et s’ouvrir l’esprit. Et la force des personnes qui s’investissent à travers leur art pour parler de cette injustice, la faire connaitre et faire changer les choses ici me laisse admirative. A cause du phosphate il y a des personnes ici qui peuvent changer le monde.

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