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Le Jour et la Nuit

Publié le vendredi 11 juillet 2014

La moitié est proche.

Plus que quelques jours et j’entamerai officiellement la deuxième moitié de mon voyage ici. Drôle de sensation que de constater indéfiniment que le temps coule, file entre nos doigts. Malgré les expériences et les nombreuses phrases qui font l’éloge de la surprise d’une nouvelle année écoulée si vite, sans qu’on l’ait vue passer, nous sommes sans cesse surpris.

Les grains du sablier de la vie s’accumulent gentiment sans qu’on ait toujours le temps de les rendre tous significatifs.

Cette expérience est, somme toute, très significative à mes yeux jusqu’à présent, et je ne saurai comment commencer pour mettre des mots sur ces souvenirs fraichement peints dans ma mémoire.

Les gens croisés, leurs sourires peut-être, malgré la difficulté inexorable de leurs vies. Les bottes de l’armée israélienne qui se croient en terre conquise, ou les keffiehs qui protègent l’anonymat de ces palestiniens qui jettent les pierres censées rappeler à l’occupant que cette tentative de conquête est vaine. Le soleil écrasant de la journée, ou les frissons tardifs qui parcourent mon corps quand le bruit des affrontements lointains me fait craindre le pire pour mes amis.

C’est cela qui me marque en fait, cette dichotomie. Les choses sont tellement fortement marquées dans l’opposé que ça en devient incroyable, au sens littéral du terme. Jamais je n’ai autant constaté la matérialisation concrète de l’expression « le jour et la nuit ». La Palestine, c’est tout et son contraire, tout le temps.

La journée, la chaleur écrasante du soleil du Moyen-Orient vous accompagne dès les premières heures du jour, vous poussant à vous réfugier sous cet arbre qui offre un coin d’ombre salvateur. La nuit, vous respirez enfin, appréciant les quelques rares frissons qui vous parcours quand le vent vient s’engouffrer dans votre t-shirt.

Le jour, la proximité de la population, l’activité quasiment oppressante de la ville qui fonctionne à plein régime est un moyen comme un autre d’être rassuré, plongé dans le chaos bouillant d’une cité en ébullition ; moi, petite fourmi observant ses frères et sœurs faire fonctionner la grande machine. La nuit, c’est la solitude chez soi, comme partout ailleurs dans le Monde, mais ici, l’heure de dormir vient accompagnée de l’angoisse de l’isolement. Les frissons se font plus puissants, car les nombreux taxis, les marchands de menthe et les vieux qui attendent font place à un néant inquiétant, une absence terrifiante, comme un calme avant la tempête.

Parfois, ce vide se rempli, au milieu de la nuit, par des voitures blindées étrangères, marquées d’une étoile de David bleue. Des hommes casqués en sortent, aucune intention dans leurs yeux de protéger la population civile, non. Leur mission à eux : créer un sentiment de malaise, faire craindre la nuit aux gens. L’obscurité et la lune doivent donner ce réflexe imminent aux Palestiniens, ce réflexe de rentrer chez eux, d’être discret, et d’espérer que rien ne leur arrive.
Pour cela, l’armée a pris son temps. Cela fait des années qu’elle se balade dans les rues désertées petit à petit, qu’elle affronte la maigre équipe de résistants qui se risque encore à jeter des pierres, qu’elle pollue le ciel avec ses bombes assourdissantes. Ça prend du temps de conditionner des gens, de leur apprendre la peur des étoiles.

Aldous Huxley se retournerait dans sa tombe en constatant que son avertissement romancé est utilisé comme guide par la Knesset. Le meilleur des Mondes, c’est Israël.

Le jour et la nuit.

La population palestinienne est sous occupation israélienne depuis plus de 60 ans. Des morts, des réfugiés, des check-points, des humiliations, des emprisonnements classés secret défense, des colonies, des bombes, des accusations de terrorisme, des abandons à répétition sur la scène internationale, des interdictions de voyager, des embargos, des manques de soutien, des infrastructures en mauvais état, des corruptions, des illusions, des promesses, des Intifada, encore et toujours des morts.

Tous ces facteurs me faisaient m’attendre à trouver sur place des gens désespérés, déprimés, moroses, ennuyés, apeurés, méfiants… Le jour et la nuit.

Jamais je n’avais rencontré autant de danseurs. Chez moi, on danse quand on a bu. Ici on danse pour oublier, pour rire, pour transpirer, mais surtout pour montrer qu’on est content.

Jamais je n’avais autant souris aux gens autour de moi. Chez moi, trop sourire est un signe d’exubérance, de folie, voire de névrose. Le culte du faire la gueule. Ici, on sourit pour communiquer, on sourit pour faire passer des messages, on sourit parce qu’on est toujours en vie.

Jamais je n’avais vu des gens d’aussi bonne humeur. Chez moi, on déifie la mauvaise humeur, charismatique French Guy qui aime à critiquer et à se plaindre constamment du Monde, donnant l’illusion d’avoir une réflexion profonde sur ce qui l’entoure en ayant un sens critique très développé. Ici, on est toujours de bonne humeur, on essaye de rire de toutes les situations, même les plus injustes et affolantes. Parfois, eux et moi nous avons les larmes aux yeux, moi de tristesse, et eux d’un fou rire. En Palestine, on apprend à relativiser.

Mais bref, j’arrête là, je deviens moi-même un cliché, celui de l’étranger qui découvre que sa culture est merdique en partant à l’étranger, et qui compte bien changer de mentalité en rentrant.

En plus, je crois que leurs sourires et leurs bonnes humeurs n’empêchent en rien les sentiments de désespoir et de dépression qui les envahissent parfois. La névrose doit être dans chacune des têtes que je croise, la tristesse et la peur bien refoulées au plus profond de leurs êtres. Un jour, une tripoté de psychologues, arrivant du monde entier, viendra remplacer les colons et les soldats sionistes, et la thérapie viendra chasser l’occupation.

Parfois je me demande comment on peut subir une situation si incroyablement insupportable et vivre encore et toujours, jour après jour, s’accrochant à des petites satisfactions et des espoirs minimes. Mais souvent, je comprends que le surcroît d’attente n’est jamais bénéfique pour le profit du quotidien. Projections infinies sur notre futur, regrets et ressassements du passé, espérer toujours plus et vouloir sans cesse atteindre de nouveaux objectifs pour se sentir valorisé, complet, exister. Tout ça n’apporte finalement qu’un détachement logique de la réalité de son quotidien et un oubli de la capacité à se réjouir de chaque instant.

Je ne pensais pas me prendre une telle leçon de vie dans la gueule, grande claque sur ma petite joue d’insatisfait, en venant dans le pays symbolisant le plus le conflit et la guerre.

On s’attend à rencontrer la Mort, qu’elle vienne nonchalamment se matérialiser à chaque carrefour, dans chaque histoire et dans tous les souvenirs qu’on nous partage, mais finalement, c’est la vie que j’ai trouvé ici. Voyage philosophique en terre sainte, voyez vous-même quel cliché je fais.

Nico

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