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Des conflits dans un Conflit

Publié le vendredi 1er août 2014

Je réfléchis depuis un moment pour chercher à comprendre ce qui nous lie, tous les quatre, et avec tous les autres volontaires qui s’en viennent ici, s’isoler dans une bulle épaisse et noire, qui partent vivre un autre quotidien que la facilité de l’occident. Renonces aux bières en terrasses avec tes potes d’enfance, renonces à tenir la main de ta copine dans la rue et à l’embrasser dans le cou, renonces à la possibilité d’être heureux tout le temps.

La vie que nous constatons ici, qui n’est pas vraiment la nôtre mais qui nous concerne, pour un moment donné, si bref soit-il à l’échelle d’une vie, vient ébranler nos acquis et notre perception de la réalité.

Au début, tout se concentre sur ce qui nous entoure : les martyrs, les checkpoints, l’occupation. Des mots apparaissent sur nos lèvres, prennent de la place dans nos boîtes à vocabulaires cérébrales : Paix, Nakba, territoires de 1948, camp, droit au retour… Parfois aussi, fils de pute ou enfoiré.

L’essentiel de nos pensées se concentrent sur cette nouveauté qui nous assiège, tous ces facteurs inconnus qui doivent être appréhendés, toute notre ignorance et notre naïveté misent à la lumière du jour, matérialisation d’un manque crucial de définitions et d’éléments clés. Etre perdu, en groupe, dans une société étrangère, atypique, et essayer de garder la tête hors de l’eau, de ne pas sombrer dans l’angoisse de l’inconnu qu’on ne maitrise pas.

Les autres, ces collègues imposés à nous, ne nous disent rien, leurs visages sont aussi inconnus que ces rues qu’on foule pour la première fois, et leurs airs paumés n’aident en rien à se sentir rassurés. Chacun se jauge, prend la température : quelle genre de personne est-elle ? Va-t-elle pouvoir être un support ? Pourquoi dit-elle ça ?

Puis progressivement, on s’habitue, on commence à maitriser cet environnement hostile de prime abord. Les gens accueillant aident à se sentir chez soi, et on assimile des gestes, des codes sociaux, des normes. On rit et s’amuse entre nous, les blancs perdus dans une guerre qui n’est pas la leur, on apprend à se connaître tranquillement. Les affinités se développent à mesure que le sujet se maitrise, à mesure qu’on assimile ce qui se passe autour de nous. On pleure, on explose de haine, on danse sans raison, on emmerde l’autre, et la proximité devient naturelle, une nouvelle norme dans une nouvelle vie. On apprend à lire les réactions sur ces visages, on apprend à sentir l’humeur et apprécier les qualités.

A mesure qu’on prend racine dans une nouvelle terre, on se laisse pousser des feuilles de sentiments pour tous un tas de gens, on s’attache, on se découvre, laissant l’autre comprendre qui on est, derrière le personnage que l’on joue au théâtre sociétal. Les langues se délient, l’analyse est en marche. Boucle ta ceinture, le vrai voyage commence.

Au bout de plusieurs semaines, plusieurs mois, le moral n’est pas toujours au beau fixe. Bien sûr la situation qui nous entoure, l’instabilité et l’odeur de la guerre n’ont aucun effet positif sur nos humeurs. Mais en creusant, je crois qu’il y a autre chose. Ce conflit imminent, même si je n’aime plus parler de conflit, réveille d’autres conflits, en chacun d’entre nous, plus personnels cette fois-ci.

Le voyage, cette belle fuite, cette douce aventure sur le chemin de l’accomplissement philosophique et de la compréhension de soi. Le voyage comme psychothérapie aussi, analyse dissimulée que l’on vient chercher en se mettant de force dans des situations qu’on ne maitrise pas, avec des gens qu’on ne connait pas, loin de ce qui fait notre quotidien rassurant. Comment vais-je réagir quand je serai dans cette chambre d’auberge, que cinq personnes seront endormis, que les bruits de la rue et de leurs ronflements m’empêcheront de dormir ? Pourquoi ne pas être resté dans mon lit deux places du 3 rue du Cordier, au calme et dans un confort optimal ? Comment vais-je réagir quand je vais constater que mes amis en France s’amusent pendant que je suis devant mon ordinateur un samedi soir ? Vais-je regretter ? Vais-je m’en vouloir d’avoir pris de telles décisions ?

Chacun erre ici, entre association, auberge et taxi, essayant d’analyser l’effet que les choses produisent sur lui, essayant de mettre des mots sur des ressentis qui envahissent les pensées. Parfois sans raison apparente, l’angoisse apparaît, venant mettre une boule dans cette gorge, une larme dans cet œil, et le visage se fige, la bouche se tend vers le bas, le regard se vide. Un ressenti, une impression. On pense d’abord à la fatigue, au trop plein d’informations, au ras-le-bol d’une situation qu’on méprise. Parfois ça suffit à faire passer la mauvaise sensation, mais parfois il faut creuser.

Les remises en question nous tiennent éveillés certaines nuits, on repense à ce qu’on a dit, ce qu’on a fait, dans la journée, la veille, il y a deux ans... Pourquoi ai-je été agressif ? Pourquoi je n’arrive pas à pleurer comme les autres ? Suis-je insensible ? Pourquoi cette personne me manque plus que celle-ci ? L’aimerai-je encore ? Pourquoi je n’ai plus envie de donner des nouvelles ? Pourquoi je n’arrive pas à choisir ? Ai-je un avis sur la question ?

Les parallèles se font, sans qu’on en ait conscience, les réactions qu’on peut avoir ici, dues à la vie en groupe, à la vie sans certitude, à l’instabilité ambiante, toutes ces réactions nous renvoient à d’autres réactions, antérieures à la vie en Palestine, et le papier calque concorde au dessin. On comprend, grâce à cette nouvelle réalité, ce qui est lié au contexte, et ce qui est lié à nous, en tant que personne muée d’une personnalité. Nos réactions transposables, d’un contexte à un autre, sont probablement le fait de nous, pauvre être humain.

Parfois alors, quand les esprits sont ouverts à l’autocritique, on comprend qu’on a été le fautif à une situation qu’on pensait réglée depuis longtemps, en ayant mis la faute sur l’autre. Le conflit qui règne ici, tant son échelle est grande, tant il est imposant, ramène facilement nos pauvres âmes qui se questionnent à se remémorer d’autres sortes de conflits qu’on a eu, internes ou en interaction avec les autres, et à les analyser avec un autre prisme.

La remise en question qu’on pensait fuir en partant loin de son quotidien vient trouver un écho dans une situation tellement différente. Parce que, au final, sans se l’avouer, on vient chercher des réponses à des questions qu’on ne s’est pas forcément posées, mais qu’on sait centrales à notre auto-compréhension. On fuit son quotidien, la remise en question, on fuit ses erreurs et ses ras-le-bol, en disant qu’on y verra plus clair, qu’on relativisera. Mais certaines choses ne se sèment pas.

Une rupture difficile, un échec professionnel, des liens d’amitié défectueux, le manque de quelqu’un. Toutes ces choses qu’on peut tenter d’oublier en partant loin, là où les gens « ont des vrais problèmes », en niant le fait qu’il est nécessaire de les analyser, de comprendre les effets qu’ils ont provoqué chez nous, toutes ces choses ne s’évaporeront jamais avec les fumées des grenades lacrymogènes, et ça, on commence tous à le comprendre, quand ce que l’on croyait loin de nous, ce que l’on trouve futile comparé à la merde ambiante, revient à la charge et vous pousse à la réflexion.

L’analyse de nos personnalités, de nos actions, de nos angoisses profondes, ont remplacé les analyses de la situation en Palestine, sans doute parce qu’on comprend qu’on est arrivé à un point d’analyse qui créé le consensus, c’est-à-dire que c’est la merde et qu’il n’y a pas grand-chose à espérer, et que de ressasser tous les jours notre frustration et notre colère risque de nous détruire. Je pense aussi que c’est une phase, et que cette période de repli sur soi, sur ses problèmes antérieurs, ses angoisses intérieures, est une période nécessaire, un instinct de survie, la matérialisation d’un trop plein parfois difficile à digérer. Faire le point, se repositionner, grandir pour continuer d’avancer sans chuter.

Palestine, j’étais venu te chercher pour que tu me parles de toi, que je m’occupe de toi, pour t’aimer et pour oublier ce que j’avais fait de mal, mais petite garce, tu es venue me poser des questions à ton tour, tu as voulu que je m’exprime et que je réfléchisse. Aujourd’hui je crois avoir changé, sur plusieurs aspects, je te connais et je t’aime, maîtresse assumée, et je prends acte de ce que tu m’as fait comprendre sur mes erreurs passées, sur ce que je suis, sur ce qu’il me reste à parcourir.

Bientôt nous reprendrons tous le chemin d’un quotidien que l’on maîtrisait avant de partir, et probablement qu’il faudra réapprendre à le dompter et qu’il faudra se réadapter avec ces nouveaux bagages qu’on ramène et qui pourront nous poser des problèmes parfois.

Chacun s’allongera sur son grand lit froid devenu un lointain souvenir, et chacun se demandera ce qu’il était venu chercher en Palestine, et ce qu’il en ramène, ce qu’il y a trouvé in fine. Un sens à sa vie, des réponses à des questions, une compréhension de soi, et je ne sais quoi. Et aussi des nouveaux amis je crois, il ne faut pas l’oublier…

Nico

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