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Des histoires croisées (Tunisie)

Publié le mardi 5 août 2014

La température est élevée ici, la plupart des gens disent qu’il fait trop chaud. La chaleur à Gafsa c’est un peu comme la pluie à Nantes : c’est un thème récurrent dans les discussions du quotidien. La température relevée par les instituts météo ces dernières journées : 40°. La meilleure façon d’évaluer la chaleur à mon avis c’est de voir comment tu dois ralentir ton pas dans la rue : plus il fait chaud, et plus tu dois marcher doucement pour ne pas être épuisé en quelques mètres. Le côté ombragé de la rue est le plus fréquenté, chose inhabituelle pour un nantais, mais on en comprend vite la nécessité. Entre 12h et 16h, peu de monde dans les rues, il fait trop chaud, et l’ombre a disparu. Ensuite, la ville reprend vie, petit à petit.

Vue vers l’ouest en soirée, depuis une colline de Gafsa.

Les considérations météo c’est une chose, mais ce n’est peut-être pas le plus important à l’heure actuelle. En ce moment les informations télévisées (aperçues chez les commerçants du coin) donnent à voir les violences en Libye, en Palestine, en Irak. L’histoire du monde arabe paraît être celle d’une civilisation puissante mise au pas par les armées occidentales après la révolution industrielle européenne, et minée depuis ce temps par un passé qui ne passe pas. Les terres palestiniennes : données aux premiers israéliens par les colons britanniques, puis colonisées inlassablement par Israël avec la complicité active ou passive des États occidentaux. Les guerres du Golfe : la destruction répétée de l’État irakien par les puissances occidentales coalisées, et la prédation des ressources du pays. L’histoire du monde arabe regorge de ces faits révoltants, de ces destructions, de ces vols, de ces massacres. Les vidéos ou les articles qui me permettent de prendre connaissance de cette histoire parlent aussi de trahisons commises par des dirigeants arabes, et de rivalités entre des populations locales. L’arabisation de certaines régions est elle-même une histoire violente : le Maghreb était berbère avant la colonisation arabe des 7e et 8e siècles.

L’histoire de l’humanité est foncièrement violente, et l’on est bien peu de choses face à cet inlassable bouillonnement. Les discours religieux disent que les personnes devront répondre de leurs actes devant Dieu après leur mort. Et qu’elles ne pourront rien cacher, et qu’elles recevront la récompense ou la punition qu’elles méritent. La vie qui compte vraiment c’est la vie après la mort, disent la Bible et le Coran. Mon absence d’éducation religieuse ne me permet probablement pas de tout bien saisir à ce propos, mais pour moi le Dieu qui laisserait un monde comme celui-ci perdurer aurait vraiment une logique étonnante. Ou bien se serait absenté, peut-être trop affairé par ailleurs. Les mystères de la vie et de la mort ont cependant une telle épaisseur que la croyance en Dieu de la plupart des personnes rencontrées à Gafsa me paraît tout aussi raisonnable que mes doutes à ce propos. La religion occupe ici une place plutôt discrète dans la vie quotidienne, mais les temps forts, comme le mois de Ramadan, rappellent que la quasi-totalité de la population de la ville est musulmane.

« Free Gaza » : un graffiti dans la ville de Gabès

La semaine dernière a été mise à profit pour visiter quelques villes en dehors du bassin minier. En nous rendant à Gabès, on voulait voir un autre bout de la Tunisie, et puis la mer et les plages, le vent frais. Le guide papier parlait aussi d’une oasis à visiter en calèche. Avec tout cela, je ne comprenais pas pourquoi la ville était décrite comme présentant peu d’intérêt pour les touristes. La période de fêtes (petit Aïd) et la chaleur donnaient un côté un peu fantomatique à Gabès quand nous l’avons traversée. Mais à proximité de la mer, on ne voyait pas non plus (ou très peu) de touristes européen-ne-s. Le fait n’est à première vue pas étonnant : c’est le cas de plusieurs villes touristiques tunisiennes après 2011. La situation est toutefois différente ici, comme nous l’ont appris des employés du café-snack de la plage : les touristes ont disparu depuis 1979, avec l’implantation d’une usine de transformation du phosphate en bord de mer. Les poissons aussi ont disparu : morts parce que les déchets du phosphate étaient relâchés en mer. Les cultures de l’oasis ont également fait les frais des pollutions de l’eau et de l’air. Et les populations locales aussi, évidemment... L’usine de phosphate est pour nos interlocuteurs un problème plus qu’une richesse.

Une usine à la croisée de plusieurs histoires : celle du peu de valeur donnée aux populations du sud de la Tunisie par les élites au pouvoir depuis l’indépendance ; celle de la politique économique internationale, condamnant la Tunisie à produire pour l’exportation plutôt que pour la population nationale ; celle de l’autoritarisme du régime de Bourguiba puis de Ben Ali, réprimant durement toute tentative de contestation. Une usine à la croisée d’autres histoires probablement, mais mon peu de peu de connaissances à propos de la Tunisie et de Gabès ne me permet pas d’aller plus loin. La ville de Bizerte, tout au nord de la Tunisie, où l’on s’est rendus un peu plus tard dans la semaine, est clairement mieux lotie. La ville est elle aussi industrielle, avec un port de commerce plutôt imposant, caché à la vue des promeneurs par des plaques de ferraille pas très charmantes. Le vieux port et la vieille ville ont un charme indéniable, et les espaces publics paraissent bien mieux entretenus que ceux de Gabès ou de Gafsa. A l’heure actuelle, Bizerte n’est cependant pas une grande place touristique internationale, ce n’est pas Hammamet, Sousse, ou Djerba.

Bizerte entre deux eaux : des plaques de chantier pour cacher le port aux promeneurs

Car la ville de Bizerte est elle aussi à la croisée de plusieurs histoires : celle d’une base militaire française, présente bien après l’indépendance de la Tunisie, et chassée par la population et le pouvoir tunisien en 1963 ; celle du commerce international en Méditerranée, et de l’importance du commerce maritime dans l’économie mondialisée ; celle d’une tentative – plus récente – de développement touristique de la ville ; et probablement bien d’autres histoires encore, pour qui aurait le temps et l’envie de glaner plus d’informations. Un passage à Tunis en fin de semaine a donné à voir d’autres réalités encore de la Tunisie : une capitale vivante et où la population est bien moins homogène que celle présente à Gafsa ; un pouvoir aux aguets plaçant barbelés et militaires devant certains bâtiments (ministère de l’intérieur, ambassade de France...). Dans la capitale comme partout en Tunisie, on trouve cependant des caractéristiques de ce qui est généralement nommé « pays en voie de développement » et que l’on pourrait plutôt qualifier de « pays victime de prédation »  : des transports publics mal en point, des produits de contrebande un peu partout, des enfants tentant de vendre leur marchandise aux passant-e-s et aux touristes.

Pour finir, une interrogation ouverte : ce volontariat à Gafsa, avec quelles histoires peut-on le décrire pour mieux le comprendre ? En guise de premiers éléments (à débattre et à compléter) voici quelques pistes de réflexion, quelques-unes de ces histoires. Celle des mouvements d’éducation populaire français, de leur ambition de solidarité internationale, et des cadres qu’ils trouvent pour la mettre en œuvre. Celle d’une bonne partie de la jeunesse de Tunisie et de la région de Gafsa, condamnée à tout faire par elle-même ou à accepter la fatalité. Celle de la longue absence de liberté associative en Tunisie, qui ne permet pas aux membres d’associations de puiser dans les expériences du passé. Celle des financements internationaux d’appui à la société civile introduits en Tunisie après 2011, et des recompositions ambigües qu’ils génèrent dans la société tunisienne. Le monde est fait d’histoires croisées. On peut les recenser, et participer à l’écriture de certaines. Ou du moins on peut tenter de le faire.

Fabrice

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