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Au nom de la communauté

Publié le mercredi 4 mars 2015

 !شو, الحرية الجنسية؟

S’il y a un sujet dont je me suis toujours tenue à distance depuis que je suis à Askar, c’est celui de la sexualité. La sexualité en général, quelles que soient ses configurations spécifiques –hors ou dans le cadre du mariage, hétéro ou homosexuelle, avec ou sans contraception, monogame ou polygame, etc. Je sais d’expérience que le sujet fâche mes interlocuteurs de culture arabo-musulmane, et que j’en ressors en général bouleversée.

Pourtant difficile, quand on passe plusieurs heures par jours à discuter avec les mêmes personnes, qu’on a déjà abordé à peu près tous les sujets polémiques et qu’on a développé une certaine pratique de la « communication interculturelle » (à ajouter au CV), difficile de contourner indéfiniment un des sujets les plus sensibles qui soit.

On a donc parlé de sexualité, et plus particulièrement de liberté sexuelle. L’échange a été difficile, tant au niveau linguistique (on dit comment « capote » en arabe ?) qu’au niveau émotionnel –certains propos sont insupportables. Il me faut préciser qu’il s’agit de positions défendues par une personne en son nom propre et qu’elles ne représentent en aucun cas la collectivité. Enfin il est possible, parce que la conversation s’est déroulée dans une langue que je ne maîtrise pas à 100%, que certaines idées soient légèrement déformées.

Lui : (interrogatif, à demi effaré) « C’est quoi la liberté sexuelle ? »

Moi : « Pour moi, c’est le droit de chacun de faire ce qu’il veut de son corps avec une personne qui a les mêmes envies. » (J’aurais dû préciser que cette autre personne doit être adulte, mais sur le moment je n’y ai pas pensé.)

Lui : « Ah bon, et si j’ai le Sida, je veux coucher avec quelqu’un, je peux, car c’est ma liberté sexuelle ? »

Moi (prise de doute sur ses connaissances en matière de protection) : « Oui, tu peux, mais tu dois te protéger, car la liberté va de pair avec la responsabilité. » (Très gênée à l’idée de devoir expliquer ce qu’est une capote, je n’insiste pas sur la dimension technique du truc. Je me contente du mot « protection » en arabe, qui n’est sans doute pas très explicite dans ce cas précis.)

Lui : « Et si je suis marié, j’ai envie de coucher avec quelqu’un d’autre parce que c’est ma liberté, je peux ? »

Moi : « Ah non, enfin en général pas, mais ça dépend des gens… » (Tu sens que tes références sont vraiment très, très éloignées, et tu ne sais pas comment présenter le fait que « certains couples mariés définissent eux-mêmes les règles de leur sexualité ».)

Lui : « Et si des enfants sont conçus, il se passe quoi ? Un enfant doit savoir qui est son père. »

Moi : « En général les gens font attention, ils se protègent. (Toujours ce mot « capote » qui me manque en arabe.)

Lui : « Et puis, par exemple, un jour tu couches avec lui, l’autre avec un autre, et lui de son côté, un jour il couche avec toi, et un autre avec une autre ? »

Moi : « Oui, plein de gens fonctionnent comme ça en Europe, et ça leur convient ainsi. Personnellement ça ne me convient pas, mais c’est un choix personnel, qui découle de mon expérience propre. »

Lui (atterré) : « Mais alors, coucher avec quelqu’un c’est un jeu ? »

Moi : « C’est une des dimensions qui me pose problème avec la « liberté sexuelle », le fait que les gens s’utilisent pour satisfaire leurs envies, souvent sans s’accorder plus d’importance. (En arabe la phrase était moins précise, mais le sens y était.) Comme certains y trouvent leur compte, je n’ai rien à y redire et j’accepte leurs choix. »

La discussion s’arrête plus ou moins là, sans que mon interlocuteur ne semble saisir le sens de cette « liberté sexuelle », qui pour lui s’apparente à une déshumanisation porteuse de maladies et d’enfants sans pères. On enchaîne sur ce qui nous apparaît comme une différence fondamentale entre les sociétés occidentales et les sociétés arabo-musulmanes, auxquelles mon interlocuteur substitue rapidement un « Etat islamique » idéal (attention, il n’a pas dit l’Etat Islamique, mais UN Etat islamique). Chez nous donc, la vie en communauté s’organise autour du respect des intérêts de l’individu, tandis que dans les sociétés arabes réelles et dans cet « Etat islamique » idéal, c’est la communauté qui prime. Il m’explique ensuite que la plupart des règles qui gèrent la vie sexuelle dans cet Etat idéal agissent dans l’intérêt de la communauté, pour préserver celle-ci. Ainsi, le conjoint infidèle est sanctionné par la peine de mort. Pour l’exemple, pour que son voisin ne fasse pas pareil. Pareil pour l’homme qui couche avec un homme, en soi il fait ce qu’il veut dans sa maison, mais cette relation représente un danger pour la pérennité de la communauté, donc il doit être mis à mort.

Je n’ai jamais entendu de propos favorables à l’intégration des homosexuels venant de personnes se reconnaissant comme « très religieuses ». Mais je n’avais encore jamais entendu de paroles aussi violentes. Mon visage s’est fermé, j’ai croisé les bras, ne répondant plus que par monosyllabes. Mon interlocuteur était gêné, manifestement triste de m’avoir heurtée. Jusqu’où va la possibilité du dialogue ? Je voyais des amis assassinés parce qu’ils ont le malheur de ne pas être attirés par les bonnes personnes. J’ai haï mon interlocuteur, puis j’ai ressenti une tristesse infinie : celle de l’incompréhension, des mondes qui s’affrontent, de la solitude.

Et plus que toutes, la tristesse de sentir l’amitié s’éloigner.

Jihane

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