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Combler le vide

Publié le dimanche 31 août 2014

Article à lire, de préférence, en écoutant ce morceau :

https://www.youtube.com/watch?v=8bp...

A mesure que les larmes coulent sur mon pantalon, le teintant de petites taches sombres, l’idée grandissait dans ma tête, que j’avais surestimé ma capacité à comprendre et anticiper mon retour.

Palestine. Que m’as-tu fais ?

Mes sombres pensées me font écrire à reculons, sachant que rien de bon ne ressortira de cette introspection. Mais il m’apparaît que je n’ai pas le choix, tant la boule dans mon ventre semble se nourrir de mon inaction. Crache tout sur le papier une bonne fois pour toute, et va de l’avant.

Tu me manques Palestine, terriblement. Pour plein de raisons parfois difficiles à matérialiser. Peut-être que ce qui me manque le plus finalement, c’est moi. Ce moi perdu dans une société qu’il ne maîtrise pas, le rêve de l’inconnu, de la toile blanche qu’il faut colorer. Ce moi curieux et à l’esprit blanc de tout jugement et toute représentation. « Les choses sont comme ça ? Ah d’accord ». L’acceptation d’une explication à une situation que l’on ne maîtrise pas, quel soulagement pour l’esprit. Ce moi entouré de nouveaux individus, eux aussi, blancs de tout jugement, apprenant à te connaître à ce moment précis, te pardonnant par la même occasion toutes les erreurs de ton passé qu’ils ignorent, ne s’intéressant qu’à ce que tu es là, maintenant, en interaction avec eux. Le passé n’existe pas, les certitudes non plus. Repos salvateur de l’âme.

Ces personnes, qui m’ont offert la chance de réfléchir à nouveau d’une manière quasiment neutre. On repart à zéro, on redémarre la machine, et personne ne vient te faire chier avec une certitude à ton sujet parce qu’il y a cinq ans tu as dit telle chose ou tu avais tel type de comportement. Aucune âme que tu croises n’a d’avis sur toi, de jugement, si ce n’est sur ta tronche et ta chemise... Rien de très profond.

Loin sont les relations marquées par le temps, marquées par les discussions enflammées, par les possibles déceptions, par les regrets. Sur une échelle de temps suffisamment longue, toutes les relations humaines sont susceptibles de se détériorer, salies par les quiproquos, les exigences, les humeurs, les attitudes déplacées. Cela parait pessimiste, mais ce n’est pas mon intention. Sans trouver cela fataliste et définitif, je trouve cela simplement fatiguant parfois. Une amie pour qui on tuerait, te rappelant sans cesse que tu as des choses à régler avec toi-même, que tu as fait des erreurs, que tu ne penses qu’à toi parfois. Bienveillance d’une personne qui veut le meilleur pour toi, devenant parfois fardeau d’un présent trop lié au passé pour aller de l’avant en toute sérénité.

Tu m’as offert ça Palestine, des rencontres qui valent tout l’or du Monde, des français, des palestiniens, des américains. Des gens sains, des câlins bien placés, de l’écoute neutre de tout passé, un partage infini.

En revenant en France, je retrouve aussi le Nicolas que j’avais laissé dans la chambre de mon appartement, je retrouve son téléphone et les numéros qu’il a tant appelés. Je retrouve les photos qu’il a prises pendant des années, rangées sur son étagère, prenant la poussière. Je retrouve l’odeur du tabac sur son rideau. Et je retrouve ses associations d’idées, ses angoisses en regardant le soleil se coucher, en regardant le ciel gris. Je retrouve ses réflexions tronquées par l’agressivité de la vie, quand je marche dans les rues mouillées qu’il a tant parcourues.
Chaque pierre de maison lui rappelle un souvenir, et chaque souvenir l’envahi d’un sentiment étrange et difficilement digérable, mélange d’angoisse, de volonté d’oubli, de constat, et de bonheur.
Je pensais qu’en partant loin et en le laissant seul dans cette chambre il finirait par crever, par s’autodétruire, n’ayant plus de raison d’être. Mais il s’est accroché, économisant ses forces. Il est revenu me parler, me faisant regretter encore plus d’être parti loin de toi, Palestine.

Aujourd’hui j’ai le sentiment de t’avoir abandonné, de t’avoir laissé à ton sort funeste, pour en plus, retrouver un quotidien qui me brûle. Et puis j’ai le sentiment que tu m’as abandonné aussi, que tu aurais dû me retenir, même si je sais que tu étais impuissante. J’ai cette sensation étrange que j’ai déjà ressenti plusieurs fois auparavant, ce nœud dans l’estomac, cette boule dans la gorge, cet attrait pour mon lit.

Un chagrin d’amour. Tout simplement. C’est moi qui t’aies quitté, comme d’habitude, mais je souffre quand même, parce que je ne l’ai pas fait avec certitude, comme d’habitude...
Oui, je crois que je suis tombé amoureux, de personne en particulier, mais de l’ensemble de mon expérience. Peut-être que l’amour c’est ça, aimer le contexte, aimer ce que la personne nous fait ressentir sur nous même, aimer notre état d’esprit, aimer les odeurs et les sons, aimer les sensations.

Je crois que je t’aime par égocentrisme. Je crois que je t’aime parce que tu me fais oublier les choses auxquelles je n’ai plus envie de penser.

Cette expérience avec toi, Palestine, c’était comme une belle histoire d’amour. On s’est bien amusé, on a bien discuté, on a avancé. J’aurai aimé te donner plus de plaisir, mais tu n’avais pas le cœur à ça. Aujourd’hui je me retrouve sans toi, et je ressens ce vide que chacun d’entre nous avait peur de rencontrer, sachant qu’il viendrait pointer le bout de son nez lors du retour. Ta folie me manque, tes bruits de klaxons me manque, le chant de tes Imams me hante, l’absence des voiles colorés de tes filles, celle de tes danseurs, chanteurs, joueurs me désole. Ne plus entendre Céline Dion dans un taxi, ne plus être un petit kangourou, ne plus être appelé Abu Nour, tout cela me rend extrêmement nostalgique.

Tes internationaux aussi me manquent, terriblement. Sorte de petite coupure sur le doigt qu’on plongerait dans l’eau salée, je dois apprendre à accepter que je fais désormais parti des anciens volontaires, ceux qui sont rentrés chez eux. La distance physique tend à confondre l’époque des souvenirs, comme si cette expérience datait d’il y a des mois, des années. Tu m’as fait perdre la notion du temps Palestine, me donnant l’impression que les mois passaient vite, mais qu’ils étaient plus nombreux que je ne le croyais, et aujourd’hui tu t’éloignes de moi à une vitesse qui me fais oublier que je t’ai quitté il y a une semaine seulement. Qu’en sera-t-il dans un mois ? Dans un an ? Quel sera l’état de mes souvenirs ? Vas-tu m’oublier ? Vont-ils m’oublier ? Vais-je réussir à penser à toi sans avoir envie de pleurer ?

Parce que, pour l’instant, j’ai du mal à parler de toi sans m’échapper dans un monologue révolté et triste, sans avoir une larme qui essaie de se faire la malle. J’ai du mal à penser à eux sans vouloir faire demi-tour.
Mon cœur est malade, malade d’amour, malade de toi. Tu m’as ensorcelé. Et j’ai envie de toi comme on a envie d’une femme, j’ai envie de racheter ma dette à la vie en t’offrant mon temps et mon cœur, et j’ai envie que tu poses la main sur mon épaule et que tu me dises que tout iras bien, pour toi comme pour moi, comme pour tous les autres d’ailleurs.

Tu vas me manquer Palestine, Wallah tu vas trop me manquer… A tel point que j’en ai peur de terminer ce texte, tellement ça me fait du bien de te parler.

Reviens moi vite s’il te plait, sous n’importe quelle forme, ne me laisse pas ici tout seul trop longtemps.

« Si un jour je reviens
Fais de moi un pendentif à tes cils
Recouvre mes os avec de l’herbe
Qui se sera purifiée à l’eau bénite de tes chevilles
Attache-moi avec une natte de tes cheveux
Avec un fil de la traîne de ta robe
Peut-être deviendrai-je un dieu
Oui un dieu
Si je parviens à toucher le fond de ton cœur »

Mahmoud Darwich

Nico

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