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Fardeau et fierté

Publié le mardi 30 septembre 2014

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J’ai envie de vous parler d’un homme. A sa question « pourquoi moi ? », j’ai répondu « parce que tu gagnes à être connu, j’ai envie que mes proches te rencontrent un peu à travers mon texte. »
Cet homme, c’est Mohammed, coloc et ami. Mais on l’appelle par son nom de famille, comme beaucoup d’autres Mohammed.

Il est 8h du soir, je le vois sortir de sa chambre, après une sieste rapide. Son rythme de vie me dépasse ! Dormir, c’est quand il peut, où il peut. Parfois 3 heures dans son lit, parfois 20 minutes sur le canapé, dérangé par les passages incessants des colocataires ou visiteur-euse-s d’une nuit.
Il s’active alors. - A quelle heure tu embauches ? - J’ai une night shift.
Sa tenue de travail : du bleu pour l’hôpital où il travaille depuis 9 ans. Bleu comme la couleur de ses yeux. Deux océans dans un regard doux et puissant, cadeau de sa mère aux prunelles tout aussi saisissantes. Et de ses ancêtres peut-être aussi ; il me parle du Koweït où sa mère à grandi, de l’Arabie Saoudite où son arbre généalogique le ramène, et aussi d’anciennes origines bédouines. Lui est Palestinien, une fierté autant qu’un fardeau.
J’ai un sourire en voyant la crête laquée sur sa tête, qu’il soigne un peu plus avant chaque embauche. Gentil bras d’honneur à sa chef : un jour d’excès de zèle, cette dictatrice du poil crânien lui demanda l’abolition de cette coiffure pas assez règlementaire à son goût. Elle ne savait visiblement pas à quel insoumis elle s’adressait.

Il est 8h du soir, un soir parmi d’autres. La porte d’entrée à peine refermée et déjà les odeurs d’ail, de coriandre et d’amande grillée nous parviennent. - Vous avez mangé ?
Heureusement que non ! Plus qu’à se mettre les pieds sous la table, à moins qu’il n’accepte un peu d’aide pour terminer. Champs de bataille dans la cuisine, qui annonce la convivialité et la générosité d’un plat au format plus que familial. Entre casseroles pleines à déborder et parfums alléchants, il raconte les nouvelles du front. Sa guerre à lui, quotidienne, c’est exister comme il l’entend. Aujourd’hui, il a encore dû expliquer à quelqu’un que oui, sa maison était une Guest House, que oui, il vivait avec des étrangers, que oui, parmi ces étrangers il y avait des filles. Ça fait beaucoup.
- Mes collègues me disent d’arrêter de vivre différemment, qu’il faut que je me marie. Qu’à 30 ans, il est largement temps. Mais je n’ai pas envie de cette vie, et ça il-lle-s ne comprennent pas !
Il doit passer pour un extra-terrestre. Comme d’autres qui ont choisi de s’affranchir des dogmes sociétaux pour être eux-lles-mêmes. Chacun-e s’installe, la discussion se poursuit sur la terrasse, autour de cette petite table où l’on a tou-te-s déposé nos confidences et nos colères. C’est à son tour, ce soir.
Il n’est pas triste, il s’y était préparé. Après tant d’obstacles à traverser, il s’était fait à l’idée que ce projet n’aboutirait pas. - C’est sûr maintenant, je ne partirai pas en Pologne. L’hôpital refuse de me donner une année, et quitter mon job serait une erreur, le travail ne court pas les rues…
Je suis presque plus déçue que lui. Je sais ce que cela représentait pour lui. Un an pour une expérience professionnelle nouvelle, une occasion de parler de la Palestine en Europe, mais surtout un an pour respirer. Respirer un air un peu plus libre d’occupation politique et d’oppression sociale.
Il sourit même ! De ce sourire qui annonce du bonheur quand même…
- Peut-être que je pourrai aller un mois en France bientôt…

Il est 8h du soir, un autre soir. Il ne décroche pas de son sourire. Cette journée épuisante est aussi ressourçante pour tou-te-s ces palestinien-ne-s qui, comme lui, ont soif d’un vent nouveau. Il nous en parlait depuis un moment de ce collectif d’activistes pour la Palestine, pour la réappropriation des terres par les palestinien-ne-s, pour la connaissance de leur Histoire. Il n’avait pas menti : une ambiance festive et détendue, avec des gens venus de tout le pays, y compris des territoires de 48.
Il me montre déjà des photos de la randonnée sur facebook. Et moi, j’ai encore la voix de cet enfant dans ma tête, chantant la chanson de l’Aïd.
Je suis rincée. – T’as aimé la journée ? T’es partante pour la prochaine rando ?
Il s’excuse de n’avoir passé que peu de temps avec nous. Sa sympathie magnétise autour de lui des ami-e-s par dizaines. Je les comprends.
Encore une fois son rire communicatif nous entraînera dans des euphories générales. Et encore une fois son oreille attentive nous aidera à démêler ce qui nous traverse ici.

Il est 8h du soir, ce soir. Il revient d’un petit break dans sa famille. Je me fais la réflexion que décidément, la Guest House sans lui est bien vide, malgré les occupants qui se font de plus en plus nombreux en ces temps de « trêve ».
- L’université m’a dit que j’étais trop vieux pour reprendre mes études !
Son visage s’assombrit, ses yeux azur sont maintenant plein de désespoir. Après avoir traversé un nombre invraisemblable d’obstacles pour changer sa vie, ça sonne comme un retour à la case départ. Quoi faire ici, en dehors de ce qui est prévu, de ce qui reste dans la norme ? La vague de fatalisme nous traverse alors tous, les uns après les autres.
C’est sans compter sur sa détermination et le coin de sourire qui efface rapidement sa triste mine. Sa force est là. Il sait qu’il est déjà sur le chemin de celui qu’il veut être : il est de ceux qui s’engagent avec d’autres pour construire, de ceux qui sont capables de vous relater l’histoire de sa ville en la parcourant, de ceux sur qui on peut compter, de ceux qui respectent la tradition et qui s’ouvrent à la nouveauté.
Son fardeau : son pays aux frontières oppressantes, aux codes sociaux trop pesants. Sa fierté : se battre pour vivre ici, vivre ce en quoi il croit, et s’obstiner.

A.

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