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Entrage interdit

Publié le jeudi 18 juillet 2013

Maintenant, sur mon passeport, j’ai ça. Un tampon (rouge) surligné d’un geste rageur au feutre (encore rouge) qui dit « ALLENBY BORDER CONTROL - ENTERY DENIED ».

Je pourrais ironiser sur cette pauvre administration israélienne qui s’est fait refiler un tampon (voire même une petite dizaine de tampons, qui sait) avec une énorme faute d’ortographe. ENTERY DENIED, je pourrais traduire ça par ENTRAGE INTERDIT, ce qui donne un petit côté mignon à l’histoire.

Sauf qu’en réalité, je suis véner. Vraiment véner. Parce que je ne peux plus aller chez moi. Je ne peux plus aller dans un endroit où j’ai un appartement, des projets, des ami-e-s, du travail, des restaurants que j’aime bien, des parcs préférés et des marques de glace dont je n’ai pas envie de me passer.

Si ça se trouve, je ne pourrais plus jamais rentrer en Cisjordanie. Tout ça parce que l’autorité occupante a décidé que je ne montrais pas assez patte blanche, que je n’étais pas comme il fallait.

Tout a commencé par un atterrissage à l’aéroport d’Amman, en Jordanie, après un mois en France. Cette fois, j’avais décidé de ne pas passer par Tel-Aviv. Un aéroport est un aéroport : fouilles, grands espaces commerciaux, attente aux bagages et discussions avec des douaniers. Par contre, quel bonheur de ne pas arriver en Israël, de parler arabe, de dire que je vais en Palestine. Quel bonheur d’être pris par un chauffeur de taxi palestinien (plus de 60% de la population jordanienne est palestinienne), de parler frontière et occupation. Et puis je suis bien chez des palestinien-ne-s : je me fais offrir le thé et le petit-déjeuner sur le trajet jusqu’à la frontière israélienne par le chauffeur de taxi, qui insiste pour me faire dormir dans sa voiture entre 2h (mon heure d’arrivée) et 6h30 (l’heure d’ouverture de la frontière).

La frontière est à côté de Jéricho, dans la Vallée du Jourdain, ce qui fait que c’est l’enfer : 30 à 35 °C quand j’arrive, 40 °C quelques heures plus tard, pas plus d’humidité que de vent. Dès minuit, des palestinien-ne-s attendent dans cette fournaise. Familles qui se rendent en Cisjordanie pour Ramadan, bandes de potes, camions qui livrent des boissons, du mobilier, ... Il n’y a qu’ici qu’une frontière peut être un endroit tellement quotidien qu’il en devient un lieu de vie, avec ses petites épiceries, ses emplacements pour jouer aux cartes et ses retrouvailles entre ami-e-s. Le peuple des frontières.

D’abord, il faut passer le côté jordanien : attente, queue, nouvelles discussions avec des douaniers. Ensuite, attendre très longtemps dans une salle d’attente avec d’autres étrangers (ni jordaniens, ni palestiniens, ni israéliens) que le bus soit suffisamment rempli pour partir vers la frontière israélienne. Au final, nous sommes parti-e-s vers 9h30, dans une chaleur de plus en plus étouffante. Israël et la Jordanie sont en paix, mais l’énorme zone barricadée remplie de mines, de tours de contrôle et de bases militaire donne une idée de la conception israélienne de la paix. Une fois arrivé au terminal d’accueil du côté israélien, c’est la séparation claire entre les bagagistes palestiniens et le personnel de sécurité, bien évidemment juif et bien évidemment blanc, qui donne une indication de la conception israélienne de l’égalité.

Le terminal israélien est propre, bien organisé, avec boutique intégrée (tenue par un palestinien, bien sûr), climatisation et palmiers. Mais on est bien dans une zone de sécurité israélienne : des caméras à chaque plafond, des gens en chemise se déplaçant avec la démarche bien particulière des membres des services israéliens, et des flingues un peu partout. Sans oublier les lunettes noires et les chewing-gums, accessoires fashion indispensables du soldat de l’état hébreu.

Dès mon premier entretien avec le personnel de contrôle, je sens que ça va être long : « Vous revenez ? Vous retrouvez qui ? Vous êtes sur que vous êtes là pour du tourisme ? » Tenir mon alibi (je retrouve ma copine après être repassé en France pour le travail) n’est pas simple, mais c’est la meilleure chance d’obtenir un visa de trois mois sans avoir à déballer aux services secrets israéliens nos contacts en Cisjordanie, nos partenaires et nos activités. Après ce premier interrogatoire, la nana me dit d’attendre à côté, et elle embarque mon passeport dans un bureau.

Au bout d’une heure, une nouvelle interrogatrice arrive, de l’armée cette fois (ça se reconnaît à l’uniforme). Elle me repose les mêmes questions, sur le même ton, avec la même conclusion, « attendez là-bas ». A ce stade, toutes les personnes qui ont pris le bus de Jordanie avec moi sont déjà passées, sauf une britannique d’origine palestinienne qui essaie de passer sans son passeport palestinien, qu’elle a des difficultés à faire renouveler. Elle est convoquée une fois, deux fois, trois fois. A la troisième, elle revient en pleurant de rage : ils ont découvert qu’elle était palestinienne, du coup elle ne peut pas rentrer, elle a fait le voyage pour rien et elle va devoir attendre des mois que son passeport puisse être renouvelé par un membre de sa famille à Ramallah. Si les services de sécurité israéliens acceptent.

Deux heures sont passé-e-s depuis mon dernier interrogatoire quand un type vient me chercher pour me demander de le suivre dans un bureau. Je suis déjà assez pessimiste, puisque à ce stade, j’attends depuis plus de trois heures et que les seules personnes restantes dans la salle d’attente sont des palestinien-ne-s.

Le bureau du type est rangé, propre, organisé, avec le classique ordinateur de bureau qu’on trouve dans toutes les administrations de la terre. On repart avec les questions, les mêmes encore une fois : "Combien de temps ? Où vous allez ? Où dormez-vous ?
"Je ne suis pas très optimiste à ce stade, mais les questions ne sont pas particulièrement précises et l’officier ne semble rien savoir sur moi tandis qu’il pianote sur son clavier. Jusqu’à qu’elle me demande si je suis déjà venu. Je répond que oui, plus tôt dans l’année. Il insiste. Est-ce que je suis sûr ? Une boule se forme dans mon ventre. La boule se transforme en barre douloureuse quand il tourne son écran vers moi et me montre l’historique de tous mes passages sur le territoire depuis 2008.

A ce stade, les jeux sont faits, je sais que je ne passerais pas. Mais le sale quart d’heure continue alors qu’il essaie de gratter et de multiplier les preuves pour me faire avouer. « Moi je sais déjà tout, mais c’est pour vous, si vous avouez, ça se passera mieux, je pourrais faire quelque chose ... » Vérification de l’hôtel, du portable, questions sur mes activités en Israël, ... Tout y passe, pendant 45 minutes. Je n’ai plus rien à perdre puisque je ne rentrerais pas, et tout sauf envie de balancer mes camarades palestiniens. Donc l’officier de l’immigration s’énerve de plus en plus, avec l’irritation particulière des flics qui n’arrivent pas à faire lâcher le morceau à quelqu’un-e.

J’ai envie que la conversation se termine le plus vite possible. Je suis épuisé, je suis en colère, je suis triste, je me sens seul, je ne sais pas ce que je vais faire pour rentrer, je n’ai pas de billet retour, je ne connais personne à Amman. Plus la conversation dure, plus je risque d’insulter l’être humain qui est en face de moi, de lui demander de quel droit il m’interdirait de rentrer, de le questionner sur sa légitimité à m’interroger sur ce qu’il soupçonne que j’aille faire en Palestine, dans un pays qui n’est pas le sien, avec des gens qu’il ne connaît pas, dans une langue qui n’est pas la sienne et dans des villes qui existaient des milliers d’années avant son arrivée ici.

L’entretien finit par se terminer avec un officier qui s’énerve et lâche qu’il va s’arranger pour ce que je rentre plus jamais en Israël de ma vie. Je ne veux pas rentrer en Israël, je veux rentrer en Palestine. Tout simplement. Et je me retrouve avec mon passeport tamponné et griffonné en rouge, au milieu de ce terminal rempli de soldats moqueurs, face à une frontière que je ne peux pas franchir. A moins de 50 kilomètres de mon appartement de Naplouse, mais sans être sûr que je puisse le revoir à un moment.

Le retour, le passage par la frontière jordanienne (deux fois en moins de six heures, à la grande surprise des douaniers jordaniens), l’hôtel à Amman, l’aéroport, le passage par Le Caire, l’arrivée à Roissy, tout ça est finalement assez flou. Il me reste une impression d’humiliation, de tristesse, de colère. Un tourbillon d’émotions et de fatigue.

Le passage de la frontière française, une fois atterri à Roissy, me ramène à la réalité. La réalité de cette agente de la Police aux Frontières qui me fait patienter un quart-d’heure avec mon passeport parce que « quand même c’est bizarre, pourquoi vous vous êtes fait refuser l’entrée ? Vous avez fait quoi ? » La réalité que les frontières sont partout dans notre monde, que les grandes phrases sur la liberté de circulation et le droit au voyage ne s’applique qu’à quelqu’un-e-s, et que les états se réservent le droit de renégocier ces droits à tout moment. D’une certaine manière, j’ai de la chance de vivre ça, d’avoir la Palestine pour me rappeler dans quel monde je vis. Cette interdiction de frontière est une exception pour moi. Pour une bonne partie de l’humanité, elles sont plutôt la règle.

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