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Un checkpoint à visage touristique

Publié le mercredi 3 avril 2013

Quarante-cinq minutes de trajet. 7 shekels 30 (soit à peu près 1 euro 50, moins qu’un ticket de métro à Paris). Un péage où je dois présenter mon passeport. Depuis Betléhem, c’est tout ce qui me sépare de Jérusalem. Normal, Betléhem est à moins de dix kilomètres de Jérusalem. En fait, Betléhem et Jérusalem, quand on y regarde bien, c’est une zone urbaine continue, c’est une seule agglomération, qui inclue aussi Ramallah et quelques villes alentours.

Je rappelle que c’est une agglomération, parce que c’est une réalité qu’on a tendance à oublier, tout comme on a tendance à oublier que la Palestine, avec sa toute petite surface est un pays géographiquement cohérent, au-delà des découpages politiques et des arrangements coloniaux.

Quand on y regarde de plus près, c’est une agglomération bien étrange, puisqu’elle est traversée par des murs, par des clôtures de sécurité par tout réseau de grilles, de caméras, de routes fermées, de miradors, ... C’est une agglomération où le vol d’oiseau n’existe pas, puisque presque aucune route ne va de son lieu de départ à sa destination de manière directe.

Derrière ces dispositifs « de sécurité », c’est une réalité sociale qui se créé, une réalité sociale inégalitaire. Là où je peux, en tant que citoyen français me déplacer facilement dans toute cette agglomération, il existe toute une myriade de status qui organise et bloquent la circulation des autres habitant-e-s de cette agglomération : un habitant palestinien de Betléhem ne peut pas aller à Jérusalem, un habitant palestinien de Jérusalem peut aller à Betléhem mais pas y inviter ses ami-e-s, certain-e-s habitant-e-s palestinien-ne-s situé-e-s du mauvais côté du mur ne peuvent pas aller à Jérusalem mais ne peuvent pas non plus se rendre en Cisjordanie sans contrôle, ... La variété et la complexité des situations est presque infinie.

Pourtant, derrière cet amas de béton, de laissez-passer, de règles administratives complexes, de législations incompréhensibles, il y a bien une agglomération : les gens se connaissent, se parlent sur internet, se marient, bossent dans un quartier où un autre en fonction des opportunités. Simplement, s’est une agglomération organisée de manière méthodiquement hiérarchique, conçue entièrement, du plan d’urbanisme à la police en passant par les feux rouges et les tunnels, pour maintenir les privilèges d’une minorité d’habitant-e-s.

Ici, la question n’est pas celle du « conflit » ou de la « paix », du « vivre-ensemble » et de l’ouverture ou du « communautarisme » et de la fermeture. Quand on a le bon passeport, la bonne couleur de peau et la bonne origine, tout est ouvert, simple, multiculturel et paisible. On peut aller passer une soirée DJ à Ramallah, revenir acheter des bons légumes dans le marché central de Jérusalem-Ouest, fumer une shishah sur les toits de la Vieille Ville et finir en buvant une bière dans les hôtels huppés de Betléhem.

Non, la question, c’est celle de l’inégalité. Inégalité, parce que quand on ne rentre pas dans cette catégorie, tout est cloisonné. Une heure et demi de transport entre Bethléem et Ramallah, des permis à obtenir, des fouilles à subir, des soldats à amadouer. Chacun à sa place, tout en ordre, et rien ne dépasse. Chaque liberté et chaque possibilité s’achète à prix fort, en coopération avec l’occupation, en isolement avec ses compatriotes, en aliénation avec sa culture.

Pour aller de Jérusalem à Betléhem, il me suffit de montrer mon passeport à un checkpoint. Le checkpoint ressemble à un péage, tout simplement. Il est entouré de jolis murs anti-bruits colorés, il est propre et bien organisé, avec une voie d’accès à quatre voies et des petits box qui ressemblent traits pour traits à ce qu’on peut trouver dans n’importe quel autoroute en Europe.

C’est ce joli péage qui permet de maintenir l’illusion, qui permet à des millions de touristes chaque année de descendre de l’avion à Tel-Aviv et de traverser en car une autoroute toute propre avant d’aller visite les belles églises de Betléhem.

Le contraste avec les voies d’accès réservées aux palestinien-ne-s est frappant : pas de miradors, pas de gigantesque mur gris, froid et menaçant, pas de barbelés, pas de des soldats hurlant des insultes et des bouchons effroyables. Tout circule, tout est propre et tout le monde sourit.

Il ne faudrait quand même pas effrayer les touristes. Il ne faudrait quand même pas voir cette agglomération pour ce qu’elle est : une vaste machine inégalitaire, une usine à générer de la violence, de la colère et de l’injustice. Non, non, il faut mieux pouvoir continuer à siroter des bières sur la place de la Nativité. Le car repart bientôt pour une nouvelle destination.

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