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Gafsa : pensées et palabres à la terrasse d’un café

Publié le dimanche 18 mai 2014

Mardi dernier, une petite promenade dans le centre-ville de Gafsa m’a donné l’occasion d’une rencontre autour d’une table à l’extérieur d’un café, où un copain d’ici est assis à boire un express et fumer des cigarettes avec un ami à lui. Celui-ci a grandi à Gafsa, et est à l’heure actuelle étudiant à l’Université Libre de Tunis (dans le domaine de l’énergie si mes souvenirs sont exacts). Fin 2010 il avait entamé des démarches pour entrer dans une université française, puis le soulèvement du peuple tunisien a chamboulé le cours des choses ici, et faire les démarches administratives nécessaires à l’entrée en France est devenu impossible. La présence de volontaires français(es) dans une association du coin le laisse au premier abord plutôt sceptique : quelles motivations peuvent bien nous pousser à venir nous perdre ici ? La discussion entre nous trois tourne dans un premier temps autour de cela, et aussi des raisons qui peuvent inciter les pouvoirs publics français et européens à financer notre présence en ces lieux. La discussion est clairement politique, et très intéressante.

L’ami de K... a intégré pendant trois ans un parti politique, et on partage nos impressions à ce propos, notre peu de conviction quant au potentiel émancipateur des partis. Le problème pour lui (comme pour moi) est donc de trouver d’autres formes d’engagement et d’intervention pour faire changer (un peu) la réalité dans laquelle il vit. La dureté de ses opinions vis-à-vis des tunisiens et des tunisiennes provient à mon avis du caractère pour le moment inachevé de cette quête : cette capacité d’intervention, il ne l’a à l’heure actuelle pas trouvée. Le choix d’étudier à l’Université Libre de Tunis lui cause par ailleurs un certain malaise : c’est une université privée, et étudier là-bas correspond par conséquent à un privilège obtenu par l’argent déboursé à l’inscription. La condition commune est d’étudier à l’université publique, et généralement de pointer au chômage ou à de petits boulots dans la foulée. Faut-il partager cette condition, ou élaborer des tactiques personnelles pour s’en échapper ? Le choix qu’il a fait ne lui convient pas entièrement, les questions l’assaillent. Le problème de cette situation est que l’autre option lui aurait probablement créé tout autant d’interrogations.

« We aim a collective glory […] Stop control » : graffiti politico-footballistique à Gafsa

La « révolution » de 2011 n’en est pas une pour mes deux interlocuteurs. D’où ma question : quel mot utilisez-vous dans ce cas ? L’on me propose celui d’« intifada », terme arabe qui peut être traduit par « soulèvement », « révolte ». Les deux amis ne font pas de plans sur la comète : aucun d’eux ne devise sur une nouvelle révolte, ou sur des améliorations de la situation actuelle. Le cheminement de notre discussion a fini par dissiper les premiers doutes de l’ami de K... concernant les motivations de notre venue. La présence de volontaires français(es) à Gafsa ne le laisse cependant pas indifférent : d’un côté l’intérêt que nous portons à la Tunisie et aux personnes d’ici le ravit ; de l’autre il craint de voir émerger à nouveau chez ses compatriotes une déférence envers les occidentaux, bien réelle ou de façade.

Est-ce le cas dans ce que l’on vit ici ? Pas vraiment, en tout cas de mon point de vue. L’impression que me laissent ces premières semaines est plutôt que nous cherchons à comprendre nos modes d’emploi respectifs, à tâtons. La demande récurrente de transmission de nos façons de faire, de nos « compétences », n’est dans le fond pas très différente de demandes observées au cours de mes interventions comme chercheur en sociologie en France. La priorité donnée à la recherche de solutions, de techniques efficaces, constitue ici comme en France une manière d’éclipser un travail difficile mais nécessaire de clarification de ce que l’on est, et de ce que l’on veut. Car intervenir dans le monde c’est proposer implicitement ou explicitement une manière de définir la situation, et d’évaluer ce qui est désirable et ce qui ne l’est pas. L’imagination, la mémoire, ou encore la connaissance d’expériences conduites en d’autres lieux, permettent ensuite de trouver la manière dont on pense pouvoir conserver certaines facettes de la situation et en faire changer d’autres. Comment pouvons-nous contribuer à tout ce travail, pendant notre passage ici ? L’on peut faire voir ce que l’on sait faire, expliquer ce que nous avons expérimenté chez nous, et tenter ici des choses par petites touches. L’on éprouve au fur et à mesure nos accords et nos désaccords quant aux manières de lire le monde, et d’intervenir dans celui-ci.

Panneau d’indication avant un rond-point sur un boulevard de Gafsa

« Elle fait quoi cette association dans laquelle vous êtes volontaires ? ». Là c’est pas très facile à expliquer pour moi. Le plus simple c’est de donner des exemples concrets : aide aux pratiques artistiques (musique, vidéo, graffiti, danse ...), création de moments de diffusion et de rencontre (festival, ciné-club …)... et bien d’autres choses encore. Le vocable commun ici et là-bas pour parler de choses comme celles-ci, c’est le mot « culture ». Par exemple : « développement culturel », ou « promotion des pratiques culturelles ». L’emploi de ce mot ne me paraît pas très clair, ce qu’il désigne est difficile à cerner. La culture, est-ce que c’est les façons de faire communes à toute un groupe de personnes : nos façons de cuisiner, de nous habiller, de nous parler, de nous amuser... ? Ou bien est-ce qu’on parle de pratiques particulières, que l’on peut qualifier de « culturelles » (et qui pendant longtemps ont été appelées « artistiques ») ? Et donc concrètement, avoir une intervention dans le domaine culturel, c’est œuvrer pour le développement ou la promotion de quelles pratiques, et pour quelles raisons ? Le plus clair me paraît de parler d’un « travail des cultures » : ce travail peut consister à favoriser la réflexion des personnes vis-à-vis de leurs cultures (travail réflexif), à favoriser la reproduction de certains traits des cultures (travail conservateur), à faire valoir des pratiques présentes dans d’autres cultures (travail importateur), et probablement à bien d’autres choses encore.

Mosaïque indicatrice à l’entrée de l’institut national du patrimoine de Gafsa

« Et concrètement toi tu fais quoi ? », me demande-t-on parfois. La réponse pourrait donner lieu aux palabres présentées ci-dessus. La plupart du temps, pour ne pas assommer mon interlocuteur, le contenu de mon propos est plus concis. Pour le moment, nous avons mis en place avec deux membres de l’association un atelier d’échanges linguistiques français-arabe : les arabophones parlent en français, et les francophones en arabe. C’est du bricolage, on essaie de faire au mieux, et on n’est pas mécontent(e)s au vu des deux premières séances. Avec d’autres membres de l’association on travaille pour que des ateliers de promotion de la lecture auprès des enfants de Gafsa puissent être mis en place à la rentrée scolaire. L’occasion aussi – dans les deux cas – de promouvoir des méthodes d’accès aux savoirs un peu moins verticales que celles qui ont l’air d’avoir cours dans les écoles tunisiennes (comme dans les écoles françaises d’ailleurs). Et dans les deux cas, c’est aussi l’occasion de rencontres, et d’échanges : faire des choses, pour moi c’est aussi les faire avec d’autres personnes, c’est découvrir d’autres façons de faire et de penser, c’est tenter de construire ensemble. C’est pour cette même raison que me manquent tous ceux et celles un peu trop loin de moi en ce moment : la famille, les ami(e)s, les camarades. Pensées d’ici pour tout ce petit monde.

Fabrice

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