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En territoire inconnu (Gafsa)

Publié le samedi 24 mai 2014

Le problème quand tu as trouvé un truc d’écriture c’est de ne pas t’enfermer dans la répétition. La répétition a du bon, c’est vrai, c’est le le plaisir des variations sur un même thème, et c’est aussi le caractère sécurisant de la navigation en territoire connu. Le tout est de sentir à quel moment ça tourne en rond pour toi, ce qui est évidemment une question de point de vue. En matière d’apprentissage d’une langue (l’arabe ici pour moi), le risque n’est pas l’ennui mais le piétinement : tu as tout un univers à explorer mais tu ne peux le faire que très lentement. Tu auras beau forcer, tu n’iras pas plus vite que ton cerveau, qui en cas d’excès te rappellera à la raison par un léger mal de crâne. Le temps facilite heureusement l’affaire, et certains (très beaux) sons de gorge de la langue arabe viennent peu à peu plus « naturellement » (c’est une manière de parler, pour moi la marge de progrès est encore conséquente).

Dans le quartier de Duelli à Gafsa

La langue ce n’est évidemment pas une question anodine : rencontrer une personne, c’est pour bonne partie lui parler, échanger des idées, des impressions, des mots d’humour. Comment communiquer avec les personnes ici à Gafsa ? Ma recette est composite : en français avec certaines, en anglais avec d’autres, et dans un mélange d’un peu d’arabe et de beaucoup de gestuelle avec les gens ne pratiquant ni l’une ni l’autre de ces deux langues. La « barrière de la langue » m’a bien des fois posé souci dans mon activité de solidarité avec les personnes immigrées en France. Le demandeur d’asile, quand on est bénévole dans une association de solidarité avec les personnes immigrées, c’est souvent (au moins dans les premiers temps) quelqu’un avec qui on communique dans un anglais ou un français très réduit (et parfois avec les mains ou grâce à des dessins). La conséquence c’est que la personne paraît éventuellement effacée, en retrait de la situation, et qu’il peut être difficile de lui attribuer des traits de caractère en dehors de cela.

Le phénomène m’était apparu clairement en visionnant le documentaire « Les arrivants », filmé dans une institution « d’accueil » des demandeurs-demandeuses d’asile. Le documentaire donne à voir – c’est la matière principale du film – des entretiens entre des demandeurs-demandeuses d’asile et une travailleuse sociale, avec cette particularité que les propos des demandeurs-demandeuses d’asile ont été sous-titrés : par exemple quand les gens tentent de parler dans leur langue d’origine à la travailleuse sociale, ou lorsque deux personnes d’un couple parlent entre elles. Les sous-titres permettent d’accéder aux impressions exprimées par les personnes, à leur humour (doux ou amer), ou encore à leurs tentatives pour comprendre les tenants et les aboutissants de la situation.

La porte d’une maison dans une rue de Gafsa (avec une main de Fatma)

Et maintenant, une petite histoire mettant en scène une une copine tunisienne. Elle m’a donné quelques cours d’arabe tunisien à mon arrivée ici. Nous échangeons habituellement en français (elle parle impeccablement cette langue). En revenant du souk la semaine dernière, je lui demande des renseignements à propos de la main de Fatma, cette image fréquemment utilisée dans les ornements architecturaux ou pour des pendentifs. La copine commence à me donner des informations, mais n’arrive pas à formuler une explication claire : « c’est difficile d’expliquer ça en français, en arabe oui, mais en français je n’ai pas les mots ». Elle décide de ne pas continuer. C’est probablement nécessaire parfois d’accepter de ne pas comprendre les choses tout de suite.

Les livres permettent d’en connaître un peu plus : le livre c’est la matière du déraciné, de celui ou celle qui veut connaître plus que ce à quoi il a accès par l’intermédiaire de son entourage immédiat. L’expression artistique a cette utilité : elle permet de mettre en lumière des choses difficiles à voir, ou de rendre accessible des choses compliquées à exprimer. Un monsieur d’ici m’a conseillé de regarder les spectacles de Fellag, un comédien humoriste algérien : « avec ça tu comprendras mieux les façons de penser des peuples du Maghreb ». Peut-être, peut-être pas, ça reste à voir (ma connexion internet est tellement mauvaise que pour le moment il ne m’a été possible de voir que 30 minutes de spectacle). Le fait est certain : on a parfois besoin de passeurs.

L’incontournable taxi jaune (pour circuler dans Gafsa)

La rencontre avec les gens d’ici pourrait donner lieu à bien d’autres récits : celui d’une promenade dans un village de montagne où l’on a fini par passer deux ou trois heures chez une famille du coin à manger et parler ; celui de discussions avec des inconnu(e)s dans des cafés, avec des membres de l’association, ou avec des commerçants ; celui d’un après-midi passé à visiter les environs de Gafsa en moto avec un ami tunisien... Peut-être que pour avoir une meilleure idée de la vie ici, le mieux est de transmettre certaines informations pratiques : en voici quelques-unes. Comme la photo ci-dessus est celle d’un taxi, on commencera par là !

Les déplacements dans Gafsa, c’est la plupart du temps en taxi (impossible pour le moment de comprendre le fonctionnement du réseau de bus, et les copains-copines de Gafsa utilisent eux-mêmes souvent le taxi). Le prix d’une course de taxi dans Gafsa, c’est 600 millimes (environ 30 centimes d’euros). Le chauffeur de taxi attend de remplir le véhicule, puis fait la course pour déposer les gens. Le train n’est pas un mode de transport très réputé pour voyager entre les grandes villes (plutôt entre les petits villages) car il est très lent. Les personnes voulant aller de Gafsa vers une autre ville utilisent plutôt les cars (lignes de transports gérées par une société publique), ou les « louages », minibus de neuf places que l’on trouve dans les « gares de louage » (à Gafsa c’est en plein air, sur un grand terrain vague sablonneux).

Un panneau d’indication de nom de rue dans Gafsa (toutes les rues n’en ont pas !)

C’est tout pour cette fois-ci ! En espérant vous avoir donné, d’une manière ou d’une autre, plaisir à lire. L’écriture me donne bien du travail (entre 4 et 6 heures pour un texte comme celui-ci, eh oui), et dans le même temps c’est un moment agréable (c’est une chouette matière les mots) et l’occasion de réfléchir à mon expérience ici (qui est un peu un fouillis). La difficulté d’un texte, c’est parfois de conclure. Ce coup-ci, vous avez droit à un grand classique de la correspondance : au revoir !

Fabrice

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