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Gafsa, terre d’austérité

Publié le dimanche 18 mai 2014

Ça fait maintenant plus de deux mois que je vis ici. Au bout de deux mois de vie à Naplouse, c’était l’occupation qui ressortait, cette impression quotidienne d’enfermement, d’injustice et de tension permanente. Et ici ?

Ici, je commence peut-être à avoir une idée.

Quand on parle de Gafsa avec les gens, il y a Gafsa d’avant et Gafsa de maintenant. Quand on parle de Gafsa d’avant, on parle de culture, d’échanges, d’artistes engagé-e-s et de carrefour commercial. On décrit une vie riche, des productions intellectuelles et artistiques, des mouvements collectifs, un bouillonnement politique et social. Après avoir lutté pour mettre fin à la colonisation, Gafsa était vivante et éveillée.

Dans Gafsa de maintenant, le cinéma du centre-ville a été remplacé par un Carrefour et, en ce qui concerne les autorités, il n’y ni argent ni intérêt pour la culture et pour la jeunesse. La priorité, c’est que les camions de phosphates continuent leur trajet vers la côte et que cette jeunesse qui a, à nouveau, goûté à la révolte depuis 2008 reste calme, malgré le chômage, malgré l’ennui, malgré le manque de perspectives, malgré ce phosphate qui s’en va sans jamais que l’argent ne revienne vers le bassin minier.

Entre temps, l’austérité est passée par là. L’austérité, c’est ce processus commencé ici dans les années 70 qui a vu les gouvernant-e-s expliquer au peuple qu’il n’y avait plus d’argent pour la santé, pour la culture, pour l’éducation. D’ailleurs, il n’y a plus non plus d’argent pour refaire les routes, pour maintenir une eau courante potable ou pour éviter les coupures d’électricité. En fait, il n’y a plus d’argent pour l’égalité, et plus non plus d’argent pour la vie tout court. Survivre c’est éventuellement possible, mais il faut mieux ne pas trop en demander. L’austérité, c’est le langage du sacrifice, du serrage de ceinture, des efforts à accomplir. Le langage de l’économie et des marchés.

Gafsa d’avant, c’était aussi une ville en lutte contre cette austérité, comme beaucoup d’autres territoires de Tunisie. Nos historien-ne-s ont décidé d’appeler cela les « émeutes de la faim », comme s’il ne s’agissait que d’une histoire de ventres vides. Il a fallu la prison, les matraques, la corruption, bref, des années de répression pour mater cette résistance. La venue d’un président Ben Ali issu comme tant d’autres des services secrets a signalé que la partie était finie, que l’austérité était là pour durer.

Depuis 2008, la vie revient à Gafsa de maintenant. Puisque les autorités ne s’intéressaient pas vraiment à son sort, la jeunesse a dû s’imposer, à coup de manifestations, à coup de pierres, mais aussi à coup de micros, de pinceaux ou de mouvements de danse. Le président-espion est parti mais les gouvernant-e-s continuent à se méfier de la jeunesse, de sa volonté d’apprendre, de créer, de découvrir. De sa volonté de vivre. Parce que tout ça n’est pas vraiment compatible avec l’austérité.

C’est donc tout sauf un hasard si les ami-e-s de Mashhed s’inspirent de Gafsa d’avant. Ce n’est pas non plus un hasard s’ils connaissent les militant-e-s des époques anciennes, parce qu’illes se rappellent que ça n’a pas toujours été l’austérité et la survie. Parce que les révoltes d’avant n’étaient pas des « émeutes de la faim », mais des soulèvements revendiquant le droit à être des êtres humain-e-s et à vivre comme tel-le-s.

En France, on commence seulement à " rendre compte de ce que l’austérité veut dire, à la sentir dans notre quotidien. Ici, on le sait depuis longtemps, par les égouts mal entretenus qui débordent, par les écoles privées d’élites, par les constructions de maisons qui n’en finissent jamais faute d’argent, par le chômage qui flirte avec les 40%.

Gafsa de maintenant, c’est probablement ce qui nous attend bientôt, si on persiste à oublier que l’éducation et la culture, ça ne se sépare pas de la politique ; que si on ne résiste pas à l’économie au quotidien, l’air deviendra de plus en plus irrespirable. Gafsa, en tant que ville de l’austérité, elle parle de nous, de nos privilèges, de notre complicité parfois. En tout cas, c’est une ville tout sauf lointaine. C’est peut-être ça qui ressort ici.

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